Ma grand-mère Johanne naquit le 2 décembre 1887 à Rathsdamnitz en Poméranie (aujourd'hui en Pologne), le quatrième enfant de Maria Heinrich August Meyer de Cologne, et de sa femme Katharina Margarethe Sulzer de Gauangelloch en Bade. Comment ces deux-là, le fils d'une famille de la grande bourgeoisie rhénane et westphalienne, et la fille d'un aubergiste et boucher de campagne (bien qu' assez fortuné), se sont rencontrés, je ne le sais pas. Dans la famille, on ne parlait pas d'August Maria, ou plutôt on chuchotait à son sujet, car « Grete » aurait fait passer un très mauvais quart d'heure à quiconque aurait osé de mentionner le nom de son ex devant elle !

Leur mariage s'est terminé par un divorce, vers la fin des années 1890. Où, quand, comment ? Un des buts de ma recherche est de découvrir cela, et j'espère pouvoir raconter cette histoire un de ces jours...

Par contre, il est facile de deviner pourquoi la famille s'est retrouvée en Poméranie : August Maria avait, une fois de plus, changé d'emploi. Depuis le retour du couple des Etats-Unis, en été 1883, il avait déjà travaillé à Schweinfurt, en Bavière, et peut-être ailleurs. Les deux premiers enfants du couple sont nés et décédés à des endroits inconnus. Liesel, la sœur aînée de Johanne, pourrait être née à Schweinfurt en 1885, elle est morte de la tuberculose, à Mannheim, en 1907, à l'âge de 22 ans. Le fils Otto naquit en 1891 à Copitz près de Pirna, en Saxe.

Heinrich August Meyer était ingénieur et cadre dans l'industrie du papier. Sa famille maternelle, les Hanweg, étaient maîtres papetiers et propriétaires de moulins à papier sur plusieurs générations. Ses parents avaient eu un commerce de papier en gros et en détail à Cologne. Heinrich August aurait, tenez-vous bien, inventé le papier WC en rouleau, mais il en aurait revendu le brevet pour financer une autre invention !

En tout cas, il a dû gagner beaucoup d'argent à un certain moment de sa carrière, car Johanne et sa sœur avaient, pendant quelque temps un précepteur. August Maria n'a donc pas lésiné sur les moyens d'éducation pour ses deux filles, elle était même tellement poussée que Grete trouvait cela parfaitement exagéré. Un point de vue assez commun à l'époque ! Passe encore que les filles apprennent des langues étrangères, mais le latin, les mathématiques, les sciences,...ah, non ! Mais Johanne adorait cela. Elle était très douée, en particulier pour les langues, et a continué plus tard à apprendre comme elle pouvait.

Johanne, en vérité : Auguste Ottilie Johanne, a dû hériter de ces dispositions de sa famille paternelle, car sa tante Ottilie aurait été gouvernante dans une famille noble en Suisse. Elle y aurait connu et épousé un Américain de Philadelphie. Je ne sais rien de plus d'elle, mais j'ai encore le pendentif en argent, émaillé de bleu et de turquoise, qu' elle a donné à sa filleule Johanne.

A un autre moment de sa vie, Johanne habitait avec ses parent « dans la forêt » (usine à papier ?), et allait à l'école du village. Elle aimait les animaux, et avait, à cette époque, un écureuil et une pie apprivoisés, qui l'accompagnaient jusqu'en bordure de forêt, et l'y attendaient, après l'école.

Johanne n'était pas seulement une enfant intelligente, mais elle avait parfois ce qu'on appelle, en général, le don de double vue. Les trois enfants Meyer passaient parfois les vacances chez la sœur de leur mère, à Spechbach. Là-bas, la petite Johanne prétendit un jour que, sous le plancher d'une certaine pièce, il y aurait un trésor ! Quand, des années plus tard, le plancher fut remplacé, on a découvert des pièces de monnaie en or. Johanne, adolescente, prédit aussi le début de la Première Guerre Mondiale à l'année et au mois près. Elle a laissé un peu de ce côté de sa personnalité à sa fille et ses petites filles, assez, en tout cas, pour faire dire à mon père qu'il vivait avec deux sorcières...L'héritage est beaucoup plus prononcé chez ma cousine : elle a vraiment un don.

Les parents de Johanne se séparèrent donc vers 1900. August Maria avait, une fois de plus, dilapidé tout son argent, (et le reste de la dot de sa femme) avec une invention inutile. Il voulait, pour la troisième fois, aller aux Etats-Unis : alors Grete a dit non ! Avant la naissance de Johanne, ils y étaient allés deux fois, à Boston et, peut-être, à Philadelphie. Elle y avait été très malheureuse, elle ne recommencerait pas ! Selon mon père, il y aurait eu une autre femme dans le coup, mais il n'y a aucune certitude, ni quant à la cause, ni quant à la date du divorce. Margarethe s'est remariée en 1903, à Mannheim, avec un homme très gentil, Andreas Schäfer, qui est devenue pour moi le seul arrière grand-père que j'ai jamais connu. Les années jusqu'au remariage ont dû être très dures pour la petite famille : elle faisait des ménages, les filles devinrent des apprenties.

Le père disparut complètement après la séparation, si complètement que son fils Otto a dû faire des recherches sur la nationalité de son père, quand, à l'âge de vingt ans, il devait s'inscrire pour son service militaire. Le père était né prussien, mais avait acquis avant 1883 la nationalité américaine, et n'avait jamais été renaturalisé. Comme on ne pouvait pas mettre la main sur lui, et qu'Otto était né en Saxe, les autorités décidèrent qu'il était apatride, et qu'il n'aurait qu'à faire son service là-bas. Il y mourut en février 1914, après avoir attrapé une pneumonie au cours d'exercices de punition, dans la cour de la caserne.

Johanne fit un apprentissage d'employée de bureau à Mannheim. Elle maîtrisait la dactylographie et la sténographie. J'ai encore des attestations de différentes entreprises où elle a travaillé, la première datée de juillet 1901 : Johanne n'avait pas 14 ans ! Après 1905, elle commença chez AEG à Mannheim, où elle avança, durant la guerre, au poste de chef de bureau.

Quelques années avant la guerre, elle y fit la connaissance de son futur mari, l'électrotechnicien Franz Joseph Lenz. A cette époque, Johanne était fiancée avec un autre, mais elle rompit les fiançailles (à cause de mon grand-père ?) : la carte d'adieux « à ma très chère Johanne » existe toujours.

Franz Joseph, dit Sepp, fut incorporé en 1912. La guerre éclata durant sa deuxième année de service. Sepp passa toute la guerre entre le front à l'ouest et celui à l'est , selon ses propres paroles : « dans tout les sens, en train, à pied, jusqu'à la fin. »

Les deux voulaient se marier en mai 1916, lors de sa première permission. Quand Johanne réunit ses papiers, elle apprit, à sa grande surprise, qu'elle était Américaine (même pas apatride comme son frère !) Problème : On commençait à se méfier des Américains en Allemagne, et Johanne faillit se faire interner dans un camp, comme « étrangère ennemie ».

Les photos de l'époque la montrent au bureau, avec une robe foncée et un tablier blanc à bretelles et volants, à vélo avec ses collègues, en jupe longue et chemisier, ou lors d'une promenade dans un parc, en tailleur garni de velours et de fourrure. Johanne était assez grande pour une femme de son temps (1,68m), c'était une brune aux yeux noisette et au teint très clair. Elle portait très bien les grands chapeaux à la mode, et avait un excellent goût quant à la couleur et à la coupe de ses vêtements.

Après son mariage, elle a dû arrêter de travailler, car le fils Heinrich naquit au bout de sept mois, en janvier 1917, à Mannheim, O7,4, chez sa mère et son beau-père, car le jeune couple n'avait pas d'appartement. (Note de l'auteur : l'adresse bizarre vient du fait que la ville de Mannheim est partagée en carrés, auxquels sont attribués des lettres et des numéros. Le dernier chiffre désigne la maison dans le carré.) Le bébé était particulièrement chétif et pleurait jour et nuit, la tête secouée de tremblements. Sa grand-tante Katharina Sulzer, épouse Schleidt, vint de Spechbach pour inspecter le petit, et commenta à son retour à la maison : « Je ne sais pas s'il est toujours vivant à l'heure qu'il est ! » Le petit gringalet s'est rattrapé plus tard : mon oncle Heini était un sacré gaillard ! (cf. histoire « Putzibam »).

Après la guerre Sepp récupéra son poste chez AEG, mais continua sa formation par des cours du soir, et passa maître en électro- et radiotechique en juin 1919.

Leur fille Elfriede naquit en 1922, également à O 7,4, une naissance à la maison, comme c'était la coutume. Cette fois-ci, le jeune père était présent, heureusement, car le bébé faillit s'étrangler avec le cordon ombilical. La sage-femme perdit la tête, et le père empêcha la strangulation de ses propres mains, tout en ramenant la sage-femme à la raison par une engueulade carabinée. Une collègue et amie de Johanne, Friedel Weisse, fut sa marraine. Friedel avait perdu son fiancé pendant la guerre, et avait blanchi en une nuit : ce phénomène n'est donc pas une légende.

En 1926, toujours à O7,4, la fille Luzie fit son apparition. En 1927 Sepp se mit à son compte avec un collègue, mais...Je vais le laisser parler lui-même : « Le 8.2.1928, déménagement à Neuostheim, Dürerstrasse 16, et ouverture d'un magasin., après que la collaboraion avec Johann Schmitt s'est cassé la figure au bout de 13 mois. Après 5 ans, abandon du magasin, déménagement à Dürerstr.12 »

Derrière ces simples mots se cachent beaucoup de choses. Avec le magasin, Sepp avait fondé une entreprise d'installations électriques. Les affaires étaient bonnes, car on construisait beaucoup. Mais après le krach de 1929, la dépression s'installa, et après 1933, le spremiers juifs prévoyants commencèrent à plier bagage. Ainsi fit le propriétaire d'une firme pour lequel mon grand-père avait fait de grands travaux qui partit sans payer la facture. Compréhensible de son point de vue à lui, mais cela a failli coûter son existence à l'entreprise de mon grand-père. En plus, il fit un infarctus. L'entreprise continua, bien diminuée, trois maisons plus loin, sans magasin, mais avec un atelier au sous-sol. S'il avait occupé jusqu'à 8 compagnons et apprentis, il n'en eut plus que trois employées, un compagnon et deux apprentis.

Dès les débuts en 1928, Johanne s'occupa de la comptabilité. Pas de problème en soi, mais comme il y avait les trois enfants, le ménage, plus la cuisine et la lessive à faire pour la famille et les employées, qui avaient le couvert et les vêtements de travail, il fallait du personnel. Avant 1933, Johanna avait deux bonnes, et donnait la grande lessive à une laverie à Leutershausen, mais après, elle se débrouilla avec une seule bonne, et on fit la lessive à la maison. Elle se fit aussi couper ses beaux cheveux, car le grand chignon prenait du temps qu'elle n'avait pas, et, en plus, elle espérait par la diminution du poids de la chevelure une amélioration de ses migraines. Son mari en fut tellement vexé qu'il ne lui adressa pas la parole pendant trois semaines.

Mon grand-père écrit encore : « Après beaucoup de hauts et de bas dans l'entreprise : le temps des persécutions politiques. Suite : incorporation dans la S.H.D.(protection anti-aérienne). L'entreprise a dû fermer. » C'était peu de temps après le début de la 2ème Guerre Mondiale. Entre 1933 et 1940, les affaires n'avaient jamais vraiment prospéré, en grande partie parce que Sepp refusait obstinément d'entrer dans le Parti. C'est pourquoi il n'eut plus de grandes commandes.

Johanna s'occupait dorénavant seule de sa famille, sans bonne. Cela n'entama pas sa soif de savoir et de culture. Elle avait constamment le nez dans un livre, et sa radio marchait du matin au soir. Parfois, cela lui faisait oublier l'heure, au grand dam de la famille qui était obligée d'attendre son repas ! Mais la plupart du temps, elle exécutait ses taches avec minutie, et était même maniaque pour certaines choses. Chez les Lenz, comme dans beaucoup de familles allemandes, on mangeait des tartines le soir. Johanna se chargeait de leur préparation pour toute la famille. Alors, elle avait devant elle une planche en bois et toute une batterie de couteaux : un pour le beurre, un pour le pâté, un pour le saucisson, un autre our le fromage mou, un pour le fromage dur...Seul le nettoyage des harengs bouffies était une tâche réservée à mon grand-père : il s'en acquittait avec une dextérité qu'il n'a jamais perdue, et qui m'a fascinée quand j'étais devenue assez grande pour participer aux repas familiaux.

A l'époque nazi, Johanne était toujours très bien informée, malgré la radio au programme unique. Son mari en avait bricolé une qui lui permettait de recevoir les émissions étrangères, et Johanne les écoutait très régulièrement. Après, elle se plantait à la fenêtre du salon pour informer généreusement les passants sur les dernières horreurs perpétrées par le gouvernement.

Elle cachait aussi, à l'occasion, des personnes persécutées à l'atelier ou à la cave. Seulement pour une nuit ou deux, mais la famille aurait quand même atterri dans un camp de concentration, si cela avait été découvert. Mais le responsable de quartier était un pote de Sepp et ne disait rien, mais envoyait des avertissements avant les razzias.

Johanne était très stricte avec ses enfants : elle avait la main leste, ce qui lui valait le surnom de « patte agile » de la part de son fils et de ses copains irrespectueux. Mais sa méthode eut des effets encore 50 ans plus tard, quand mon oncle me revit après quelques années où nous nous n'étions pas rencontrés : il blêmit et bégaya totalement hébété « mon Dieu, la Johanne »...et me traita, dès ce moment, avec un respect marqué !

Elfriede était une petite fille bien sage, mais même elle m'a raconté qu'elle eut sa dernière gifle à l'âge de 22 ans parce que elle avait répondu à sa mère.

Luzie, la benjamine était une chipie. C'était une enfant très éveillé, plein d'eprit de contradiction, toujours à l'affût d'un tour à jouer. Un jour, elle but l'Eau de Cologne de la grande bouteille sur la coiffeuse dans la chambre des parents : sur le dessus en marbre il y a encore aujourd'hui les tâches qu'a fait l'alcool quand elle a recraché la gorgée. Un autre jour, elle avait trois ans, Luzie avait disparue - une fois de plus ! La famille la chercha pendant deux heures avant qu'un client ne la découvre dans la vitrine du magasin, où elle faisait des grimaces aux passants. A l'âge de cinq ans elle tomba de la terrasse de l'appartement. Ces grandes terrasses derrière les immeubles surplombaient les garages et la grande cour. Elles étaient séparées entre les immeubles de grands murs de plus de deux mètres de hauteur. Les grands enfants passaient d'une terrasse à l'autre en contournant le mur à l'extérieur, au dessus du vide. La petite voulut les imiter, tomba, et mourut deux jours plus tard des suites d'une fracture du crâne.

Johanne aimait beaucoup les animaux, elle en avait toujours à la maison. Plusieurs chats successifs, dont une choisit de faire ses petits dans le bonnet qu'on mettait sur la cafetière pour la tenir au chaud. En plus, Johanne prenait des pensionnaires dont les propriétaires devaient s'absenter. Ils restaient parfois des mois, telles que le Laura, le perroquet gris, ou Cora, la chienne terre-neuve. Heinz Kuppinger, un jeune homme qui habitait l'immeuble avait coutume de dire que, dans sa prochaine vie, il voulait devenir chat chez Mama Lenz.

La famille ne pouvait pas se payer de voiture, mais on avait des vélos. Ainsi, le dimanche, on faisait des excursions. Johanna, toujours élégante en robe, chapeau et chaussures à talons, n'était pas très stable à bicyclette, et, inévitablement, un jour, elle fit une chute. Pas très grave, mais la roue avant était tordue, Johanna devait pousser son vélo et marcha de son pas de danseuse jusqu'à la maison, en posant, comme d'habitude seulement la pointe des pieds au sol. En arrivant, elle découvrit qu'elle s'était cassée un talon. La famille, morte de rire, l'avait suivie, sans piper mot. Une autre fois encore, son élégance eut à souffrir : elle portait une robe d'été blanche et un chapeau de paille, décoré de coquelicots en tissu. Malheureusement, une averse trempa les beaux coquelicots, et la robe finit rayée de rouge...

Pendant la guerre, Johanne attrapa la tuberculose dans les abris. Elle avait déjà passé quelque temps dans un sanatorium, avant son mariage, mais je ne sais pas, si ses poumons étaient la cause de ce séjour. Sa sœur et son frère avaient tous les deux été fragiles de ce côté-là. Ma mère qui s'occupa de sa mère jusqu'à sa mort, fut également infectée, mais ne développa pas vraiment la maladie. On découvrit une petite caverne (cicatrice de tuberculose) dans un poumon, lors de sa visite prénuptiale.

Quand le mari et les enfants de Johanne rentrèrent de la guerre, elle était déjà gravement malade. Un séjour au sanatorium fut refusé par les autorités sanitaires : on avait besoin des places pour des gens plus jeunes. Johanne s'occupait à la maison comme elle pouvait : elle lut beaucoup, trouvait l'occupation par les Américains plutôt intéressante, et sortit son meilleur anglais pour parler avec Charlie, l'ange protecteur noir de la famille (voir histoire « Putzibam »). Elle connut encore sa première petite-fille, et mourut en août 1946.

J'ai encore le grand livre qu'elle affectionnait pendant ses derniers mois, une Histoire Illustrée des Allemands, une collection de textes et de gravures e 1899. Sur la dernière page, le nouveau siècle apparaît au dessus de l'horizon, brillant comme un soleil. Quand j'étais petite, j'aimais regarder ces images qu'avait regardées ma grand-mère, et aujourd'hui encore on peut y trouver quelques taches de café et quelques miettes qu'elle y a laissées...

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